Dans l’histoire intellectuelle du monde musulman contemporain, Ali Abderraziq incarne une figure atypique. Juriste égyptien du XXe siècle, il a bouleversé les fondements de la pensée religieuse en affirmant que le pouvoir ne doit pas s’appuyer sur des dogmes sacrés. Son essai L’islam et les fondements du pouvoir, publié en 1925, a provoqué un débat profond en remettant en question l’idée d’un modèle politique imposé par la religion.
Né en 1888 dans une famille influente, Abderraziq a étudié à Al-Azhar, centre de savoir sunnite, avant de se former au droit. Son travail comme juge religieux le conduisit à réfléchir sur l’écart entre foi et gouvernance. En 1924, après l’abolition du califat ottoman par Atatürk, il prit position contre l’idée d’un pouvoir politique dérivant de la religion. Il soutint que le Prophète Muhammad n’était pas un chef politique mais un messager spirituel, et que les formes de gouvernement émergées après sa mort étaient des choix humains, non des obligations religieuses.
Sa thèse fut violemment contestée par les autorités religieuses. Le Conseil des oulémas d’Al-Azhar condamna son livre en 1925, le forçant à quitter ses fonctions. Malgré cela, son analyse rigoureuse des textes sacrés persista, influençant la pensée musulmane moderne. Aujourd’hui encore, ses idées rappellent que l’unité entre foi et domination produit souvent l’injustice. En séparant religion et pouvoir, Abderraziq a ouvert la voie à une réflexion éthique, libre de toute emprise politique. Une vision courageuse qui reste pertinente dans les débats d’aujourd’hui.